Au moment où le lecteur recevra l’édition de son journal favori, Force Ouvrière Hebdo, la campagne officielle pour l’élection présidentielle aura débuté sous la forme de monologues alternés, faisant suite à une campagne de démocratie dite d’opinion. À l’écoute de tel ou tel avis («il faut...»), de telle ou telle promesse, rien ne vaut la démocratie tout court, c’est-à-dire la confrontation des personnes, des idées et des faits. Le salarié quant à lui, sous la bannière des syndicats de la Confédération Générale du Travail Force Ouvrière,revendiquera sans discontinuer à propos de la réalité de son quotidien quant à son emploi, son pouvoir d’achat, le niveau de son salaire et la condition de son travail sur le tas; il sera indépendant, déterminé et libre.
Libre de dire que, depuis le début de l’année électorale, les dossiers lourds de délocalisation ou de restructuration dans les grosses et moyennes entreprises ont touché des milliers et des milliers de travailleurs dans leur métier, avec les conséquences psychologiques et familiales d’un monde qui s’écroule autour d’eux et la crainte du lendemain.
Recenser les entreprises dans lesquelles les emplois sont sérieusement menacés ou définitivement supprimés reste quasiment impossible, aussi nous bornerons-nous à évoquer les dossiers médiatisés, répertoriés depuis trois mois et globalement classés par grands pans de l’économie. Qu’on en juge!
Dans le textile: Aréna (-169), Aubade (-140), Cheynet (-100), ECCE (-147), Tenthorey (-59), Well (-300); dans l’agroalimentaire: Gate-Gourmet (-850), Intermarché (-1 000), Mc Cain (-84), Nestlé dont Perrier (-2 200), Saint-Louis Sucre (-240), Salins du Midi (-128); dans l’électronique: Alcatel (-1 500), IBM (-150); dans l’aéronautique: Airbus (-4 300); dans l’automobile, équipementiers compris: Ford (-1 000), Metzeler (-310), Barre-Thomas (-309), TRW (-300); dans la chimie, dont la pharmacie: Arkema (-226), Becker (-34), Pfizer (-504), Rhodia (-120), Polimoon (-54); dans l’industrie lourde: Porcher (-58), Dorel (-113), N. Schlumberger (-420); dans les transports: Nexia (-2 200); dans les services: Security (-260); dans les médias: Lagardère Active Media (-350), FNAC (-200), EMI Music (-60); dans l’imprimerie: Québécor (-230). Ainsi, minutieusement assené, le répertoire de quelque trente-trois dossiers qui concernent plus de 18 000 travailleurs – soit, multiplié par 2,5 (nombre de personnes au foyer en moyenne), 45 000 personnes, c’est-à-dire le chef-lieu de la plupart des départements français rayé de la carte économique.
Une sorte d’inventaire à la Prévert, du nom du poète libre toujours plus près de la plèbe. La France d’en bas et contre ceux de «la haute». Cela fera trente ans que Jacques Prévert est décédé. «Quand la vérité n’est pas libre, la liberté n’est pas vraie», écrivait-il, dans son langage personnel, sur le refus d’obtempérer au moyen de l’invention permanente qui subvertit et enchante tous ceux qui refusent la pensée unique et le dogme: «Quand les éboueurs sont en grève, les orduriers sont indignés.»*
* Œuvres complètes – La Pléiade, avril 1992, Jacques Prévert (1900-1977).